L’érection, concept et symbole, nécessité artistique et vitale

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L’érection, concept et symbole, nécessité artistique et vitale

L’idée de ce colloque est née de mes interactions avec Maro Michalakakos.

Mais avant encore, de mes recherches sur les représentations du corps masculin, et de ses attributs sexuels, par les artistes femmes. En 2012, pendant la rédaction d’un livre sur la position des femmes dans nos sociétés d’aujourd’hui, à propos d’un chapitre dédié à la créativité, je me suis interrogée sur les raisons pour lesquelles le sexe de l’homme a été si rarement représenté par les femmes alors que tous les attributs du corps de la femme ont été généreusement honorés par les hommes dans l’histoire de l’art. Le même constat est fait aujourd’hui par les commentateurs de l’exposition « Masculin/Masculin » au Musée d’Orsay. Ce n’est qu’au début du 20ème siècle, avec les artistes féministes, que l’on voit apparaître le sexe de l’homme, mais dans ce cas représenté comme fondamentalement mauvais, violent, violant. J’ai alors décidé de procéder à une recherche approfondie des représentations contemporaines du sexe masculin, de représentations exclusivement belles, magnifiantes, glorieuses, si tant est qu’il me paraît essentiel, dans la mesure où nous vivons aux côtés des hommes, de les magnifie plutôt que de les dégrader. Cette recherche a abouti à deux expositions déjà, « Beautiful Penis » et « The King », respectivement à Paris et à Genève. Les représentations très fines, inspirées de la Grèce antique, oniriques, de Maro Michalakakos, griffées, selon une habitude de l’artiste, sur du velours pourpre, ont fait partie des deux expositions, aux côtés de l’artiste britannique Sarah Lucas.

« The King » ? Il s’agit là d’un triptyque de photographies de très grande taille de trois phallus en plâtre réalisés à partir de la technique de l’empreinte du sexe de son amant. Représentation anthropomorphique, portraits, spectres, totems… The King est un triptyque à la fois fragile, puissant et mortel, affirmation de vie à travers laquelle la sacralité devient évidente. Trinité même ? Sarah Lucas, en tous cas, n’hésite pas à s’émerveiller et à dire, à propos de ce King qu’est pour elle le phallus : « Pour une “figure“ de petite taille, pensez à tout ce qu’il représente ! J’aime les pénis de tous les points de vue, de toutes les perspectives que l’on peut prendre à leur égard. La perspective religieuse, notamment, a été trop souvent négligée. Je veux dire, l’étincelle divine. »

Et si nous amenions cette exposition en Grèce, et l’étincelle divine avec elle ? , est la question suivante que nous nous sommes posée. La Fondation Outset a sans tardé soutenu ce projet. Mais nous avons décidé alors qu’il fallait d’abord introduire le concept : d’abord la pensée, puis les œuvres. Cette pensée que nous avons élaborée peu à peu, et dont les orateurs seront tous porteurs aujourd’hui, ne pouvait s’organiser qu’autour de l’œuvre de Dimitris Dimitriadis. « Beautiful Penis » en Grèce est devenu comme par magie « Je bande comme un pays », une inversion du texte magnifique de Dimitris, Je meurs comme un pays. Dimitris, dès notre première rencontre, a adhéré au projet, l’a soutenu, diffusé, nous a mises en contact avec les personnalités clé de cette journée, et notamment Denys Zacharopoulos : sans l’homme de la « Première Image » (I Proti Ikona), nous ne serions pas là.

Ce symposium s’est alors imposé à nous, comme une évidence. Et si le texte de Dimitris Dimitriadis, Je meurs comme un pays, publié initialement en 1978, s’est avéré terriblement prémonitoire, nous voulons aujourd’hui, tous ensemble, renverser la donne. Que le désir l’emporte ! Qu’il emporte tout avec lui ! Et c’est bien pour cela que nous sommes là aujourd’hui, pour faire une apologie du désir, après le texte que Dimitris Dimitriadis a écrit pour cette journée – pour la vie en réalité.

L’érection est le désir, le désir contenu, le désir de tout mais de la vie avant tout, de la beauté ; l’érection est noblesse, elle est création, elle est mouvement. Elle est poétique au sens même de la poiesis grecque, elle est l’inspiration fondamentale. Si l’Homo Erectus – le Dimitris Dimitriadis dont parlera Maria Efstathiadi … mais aussi Thoedorakis, Kanzatsakis, Duram Adam en Turquie, Victor Jara au Chili, et tant et tant d’autres – l’Hoimo erectus, disais-je, est un homme en érection – il est d’abord un homme debout – an erected man. Il est celui qui s’est redressé, et qui depuis, essaie de vivre debout. L’Homo erectus est l’homme qui construit. Qui construit haut, très haut. Qui transforme son corps en architecture. L’érection de l’architecture, par sa durabilité de pierre, de béton armé et de verre, compense la fragilité de l’érection humaine. L’Homo erectus est celui qui résiste. Qui résiste à la vieillesse et même à la mort. Les artistes, disait Pascal Quignard, sont les meurtriers de la mort. L’Homo erectus est le créateur. Et finalement, l’Homo erectus récite et chante…
Les liens entre le sexe des hommes et leur créativité sont infinis.

Je suis médecin de formation et j’aime le corps. On n’est pas médecin, sans cet amour du corps, notre enveloppe, notre prison, notre seule demeure possible ici-bas. Le corps nous relie à la matière, mais l’érection va au-delà de la matière. Et quand je dis cela, rassurez-vous, je ne pense pas que seuls les hommes puissent aller au-delà de la matière. Nous femmes avons nos propres manières de nous « ériger ». L’érection dont je parle vient et participe du corps, mais elle découle du mental et lie le corps au ciel. Sous cet angle, l’érection peut être considérée comme une vraie transcendance. De là l’analogie, notamment, avec l’érection architecturale, volonté de construire pour transcender notre condition humaine de finitude et mortalité.

L’érection donc, concept et symbole, nécessité artistique et vitale, fierté et joie, fertilité et avenir, oubli de nos passés enchaînés, et transcendance.

Et pour clore, les dernières lignes d’un texte lu par Dimitris Dimitriadis à Paris, au printemps 2013, et intitulé Les Gens de la Caverne. Je n’ai pas besoin de vous dire de quelle caverne il s’agit, ni quelles sont les chaines qui sont toujours à l’œuvre pour nous y maintenir. Mais lisons Dimitriadis :

« L’unique sortie de la caverne mais à l’intérieur de celle-ci, c’est l’extériorisation de notre intériorité par l’acte créateur, dans tous les sens de ce mot, à partir de la condition matérielle de chaque être humain. C’est uniquement dans le périmètre de cette condition charnelle que tout est possible, et sans elle, comme donnée préalable et insurpassable, rien. Et le Bien suprême n’est rien d’autre que ce qui est né de cette machine charnelle, une machine vivante qui connaît la souffrance et l’extase parce qu’elle est charnelle, une machine qui crie, éjacule, pense, imagine, crée, procrée, peine et meurt.
Je vois ces prisonniers, je vois leurs chaînes, comme je vous vois.
Comme je me vois parmi vous.
Avec la pleine lune au-dessus de nous. »

Barbara Polla


Erection, Concept and Symbol, a Vital and Artistic Necessity
Barbara Polla

The idea for this symposium came out of my interactions with Maro Michalakakos.

Before that, though, there was my research into representations of the male body and its sexual attributes by women artists. In 2012, when I was writing a book about the position of women in contemporary society and had come to a chapter about creativity, I wondered why it was that the male genitalia have so rarely been represented by women when all the attributes of the female body have been so generously honoured by men throughout the history of art. The same observation has been made by commentators on the current exhibition “Masculin/Masculin” at the Musée d’Orsay. It is only at the turn of the 20th century, with the emergence of feminist artists, that we see images of the male sex, but it is presented as fundamentally bad, violent, and violating. I therefore decided to make a detailed study of contemporary representations of the male sex, representations that are exclusively beautiful, magnifying, glorious, insofar as I think it is essential, inasmuch as we live alongside men, to magnify them rather than degrade them. This concern has already resulted in two exhibitions, “Beautiful Penis” and “The King,” put on, respectively, in Paris and Geneva. The very fine, oneiric representations by Maro Michalakakos, inspired by Greek antiquity, drawn, as is this artist’s wont, on purple velvet, featured in both exhibitions, alongside British artist Sarah Lucas.
“The King” is a triptych of three very large-format photographs of plaster phalluses which are casts made from her lover’s sex. Anthropomorphic representation, portraits, spectres, totems – The King is a triptych that is at once fragile, powerful and mortal, an affirmation of life in which sacrality is made evident. A trinity? Certainly, Sarah Lucas readily expresses her wonder at this “king” which for her is the phallus. “Think of all the things that such a small ‘figure’ represents,” she says. “I love penises from every point of view, whichever way you look at them. The religious perspective, notably, has too often been neglected. I am talking about the divine spark.”

So, what if we took this exhibition to Greece, and the divine spark with it? That was our next question. The Outset Foundation supported the project at once. But we decided that first of all we had to introduce the concept: first the ideas, then the works. As for the centre around which to organise this set of ideas, which we put together gradually, and which is being expressed by all the speakers here today, the choice was obvious: the work of Dimitris Dimitriadis. In Greece “Beautiful Penis” became, as if by magic, “I am erect like a country,” a reversal of Dimitris’ magnificent text “Dying as a country.” From our first meeting, Dimitris got behind the project. He supported it, told other people about it and put us in contact with other contributors to this event, notably Denys Zacharopoulos. Without the man who wrote “The First Image” » (I Proti Ikona), we simply would not be here.

This symposium was now the obvious thing to do. And if Dying as a Country, the text first published by Dimitris Dimitriadis in 1978, has proved to be terribly premonitory, then today, all together, we want to turn the situation round. Let desire carry the day! Carry everything with it! And that is why we are here today, to advocate desire, after the text written by Dimitris Dimitriadis written specially for this idea: to champion real life.

Erection is desire, contained desire, desire for everything but desire for life above all, for beauty: the erection is nobility, it is creation, it is movement. It is poetic in the true sense of the Greek poiesis, it is fundamental inspiration. If Homo Erectus – the Dimitris Dimitriadis who will be evoked by Maria Efstathiadi, but also Theodorakis, Kazantzakis, Duram Adam in Turkey, Victor Jara in Chile, and so many others – if Homo Erectus, as I was saying, is a man who is erect, he is above all man who is upright – an erected man. He is man who has become erect, who tries to live upright. Homo Erectus is man who builds. Who builds high, very high. Who transforms his body into architecture. The erection of architecture, by its durability as stone, as reinforced concrete and glass, compensates for the fragility of the erect human. Homo Erectus is man who resists. Who resists old age and even death. Artists, as Pascal Quignard said, are the murderers of death. Homo Erectus is the creator. And, finally, Homo Erects recites and sings. The connections between men’s sexual being and their creativity are infinite.

I am a doctor by training and I love the body. One cannot be a doctor without this love of the body, our envelope, our prison, our only possible home in this world. The body connects us to matter, but the erection goes well beyond matter. And when I say this, believe me, I do not mean that only men are capable of going beyond matter. We women have our own ways of becoming “erect,” too. The erection I am talking about comes from and partakes of the body, but it issues from the mental and links the body to the heavens. From this standpoint, erection can be seen as true transcendence. Hence the analogy, notably, with architectural erection, the desire to build in order to transcend our finite and mortal human condition.

The erection, then, is a concept and symbol, a vital and artistic necessity, pride and joy, fertility and future, the forgetting of our enslaved past, and transcendence.

By way of a conclusion, here are the last lines of a text read by Dimitris Dimitriadis in Paris in spring 2013, titled “People of the Cavern.” There is no need to tell you which cavern this is, nor what the chains are that still seek to bind us to it. So, Dimitriadis:

“The only way out of the cavern, which in fact is inside it, is the exteriorisation of our interiority through the creative act, in every sense of this word, starting with the material condition of each human being. It is only within the perimeter of this corporeal condition that everything is possible, and without it, the preliminary and unsurpassable given, there is nothing. And the supreme good is none other than what is born of this machine of flesh, a living machine which experiences suffering and ecstasy because it is made of flesh, a machine that cries, ejaculates, thinks, imagines, creates, procreates, suffers and dies.
I see these prisoners, I see their chains, as I see you.
As I see myself among you.
With the full moon above us.”

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